12 mai 2021

J’ai vendu des beignets aux naturistes

Cet été, pas de farniente pour le Dr Aga : n’écoutant que sa fibre sociale, notre praticienne a rejoint les classes laborieuses pour tester un job saisonnier. Cette semaine, rendez-vous au cap d’Agde.

10 H

Pour mon embauche, j’ai rendez-vous avec M. Maurice, le roi du beignet languedocien. Je me présente à la coule car, respectueux de ma pudeur, le journal m’a assuré que, au cap d’Agde, il n’y a pas que des plages naturistes, je pourrai donc parfaitement remplir ma mission et rester habillée : « T’éviter la nudité, c’est peut-être même mieux, en termes de maquette », a finement précisé S., le directeur artistique, en regardant mes seins sous ma blouse.

Hélas, M. Maurice ne l’entend pas de cette oreille : « Vous pensez que, un 1er juillet, j’ai encore des postes en textile ? On rêve ! » J’argumente : « Mais je vois pas en quoi ça gêne si les vendeurs gardent un slip, au contraire, d’un point de vue d’hygiène… » Tatata, le problème est commercial : le naturiste est militant, jamais il n’achètera des beignets à quelqu’un qui porte culotte. Je saisis l’occasion de parler salaire : diplômée bac + 4, j’entends bien négocier un fixe rondouillard. M. Maurice s’esclaffe. Chez lui, les commerciaux sont payés… 20 % de leur chiffre d’affaires, soit 60 centimes d’euro par chouchou et 1 euro par lot de trois paquets de chichis. (Bien maîtriser la différence entre chouchous – beignets pomme, abricot ou Nutella – et chichis – amandes caramélisées –, c’est le coeur de mon nouvel emploi.) Mais le patron a la fibre sociale : il m’adjoindra un binôme expérimenté pour mon premier jour : « J’espère que le choc socioculturel ne sera pas trop rude, Alix : mes gars ont bac + 6. »

11 H

Direction l’atelier, où l’on m’équipe. Je découvre qu’il existe une hiérarchie chez les vendeurs : le débutant déambule tout le long de la plage en portant un panier, le confirmé est muni d’un chariot à roulettes réfrigéré qu’il pousse chaque demi-heure de 100 mètres en 100 mètres. Tandis que je me contorsionne pour cacher mes bouts de sein avec les lanièresen cuir – et c’est douloureux –, entre un grand blond entièrement nu. Marco, mon binôme, a charge de m’initier au job mais, à ce stade, je ne pourrais pas dire de quelle couleur sont ses yeux, avec ce mal infini que j’ai à me concentrer sur son visage. Lui-même pointe ma culotte du doigt, épouvanté : « Ça, ça va pas êtreu possibleu » (étudiant de linguistique en troisième cycle, Marco est montpelliérain), « et les sandalettes, c’est une fôlie ». Car, si être nu est l’impératif du nudiste, être bien chaussé est celui du vendeur ambulant. C’est donc entièrement à poil, mais en baskets plus chaussettes que je me présente sur la plage, au maximum de ma séduction on s’en doute. A nouveau, mon binôme me regarde en grimaçant : « Tes fesses, Alixeu ! » Je ne suis pas du genre susceptible ou vaniteuse mais tout de même. « Ben quoi ? J’ai eu trois enfants et je t’emmerde. » « Meuh non, c’est leur couleur. Ça clashe. »

Le nudiste est suspicieux, un croupion trop pâle pourrait avoir des conséquences funestes sur mon C.A. Je m’enduis donc consciencieusement l’arrière-train d’écran total Sisley teinté, le meilleur (un investissement équivalent à 170 beignets vendus tout de même), puis Marco me fait les honneurs de notre lieu de travail : « Alors, on part du chenal, là, pour remonter vers la zone famille, devant le camping Oltra et on finit vers Marseillan-Plage, c’est le coin hot… Et après, après… moi j’y vais plus. » Pourquoi ? « C’est les gays, ils ont faim. » « Ben tant mieux, non ? » La voix de Marco s’enroue : « Ils n’ont pas faim que de beignets, Alixeu. Toi, vas-y si tu veux, moi, j’y retourne plus, j’ai vu des chôses trop dures. » En moi, l’infatigable chantre de la gay friendly attitude bouillonne. Je me promets de donner une bonne leçon de tolérance à Marco le Macho.

12 H 27

Zéro vente, une demi-heure après avoir pris mes fonctions, tandis que la queue s’allonge devant la chariotte de mon binôme. Je sais bien que je devrais haranguer les vacanciers en hurlant à la ronde le slogan de la maison Maurice, « Chouchous, chichis, demandez nos chichis les chouchous », mais voilà, tout ce qui sort de ma gorge est un minuscule « hin hin, hon hon ». Autant que le soleil dardant ses rayons sur ma peau de rousse, autant que le panier pesant une tonne de beignets morts, la timidité me terrasse. Je n’ai pas très envie d’attirer l’attention sur moi et, surtout, le spectacle environnant me subjugue. Que ces gens ont l’air heureux ! Etalés, luisants, joyeux, offrant sans arrière-pensée à l’astre solaire leurs organes génitaux balayant toute la gamme du rose nacré au quetsche (vous avez un haut-le-coeur en lisant ça ? Pourtant c’est beau, à la longue), ils kiffent sec !

Je pense à mes consoeurs, drapées dans des paréos au moindre capiton, je pense à toutes ces femmes affamées que je connais, je pense à moi donc et j’ai envie d’engloutir tout mon stock pour ressembler à ces gens qui se foutent pas mal de ne pas être Kate Moss ! Mais déjà, voilà ma première cliente. Elle montre d’un doigt rondouillard mes beignets et demande si c’est gras, dans la mesure où elle surveille sa ligne. J’en reste comme deux donuts. « Ben, c’est de l’huile », avant de me rattraper « de colza. Des oméga-3, excellents pour la santé ». Et un chouchou Nutella de vendu. Je reprends du poil de la bête.

14 H 15

J’attaque la zone familiale de la plage. Je distribue des chichis gratuits aux enfants qui, du coup, en réclament à leurs parents qui, du coup, m’engueulent parce que c’est hors de prix. Un petit garçon regarde mon entrejambe, fasciné, et je me dis que sa famille ne doit pas souvent l’emmener en forêt observer des écureuils, pauvre gosse. J’ai vendu une dizaine de chouchous, les compotes de pommes partent mieux que les confitures d’abricots, ces parents obsédés par l’équilibre alimentaire de leurs enfants, c’est touchant. Une dame me demande si les beignets sont bien frais, l’an passé sa fille a eu très mal au ventre, je la rassure sur leur traçabilité, je n’ai pas quitté mon stock de l’oeil depuis trois heures qu’ils luisent en plein soleil, je ne vois vraiment pas comment une bactérie aurait pu s’infiltrer.

15 H 30

Le problème de la zone dite « chaude » de la plage, c’est qu’il y a surtout des couples. Et ça, c’est pas bon pour mon commerce. Marco m’a prévenue ; ce sont toujours les femmes qui gardent le porte-monnaie et elles achètent plus volontiers à un vendeur homme. Pourtant, je me suis enhardie, et c’est à pleine voix que je claironne mon slogan. Hélas, si certains gars s’approchent de mon panier, leurs compagnes font obstinément semblant de dormir. Si j’avais le coeur à rire, je dirais que, professionnellement, j’en chie-chie. Derrière les dunes, j’aperçois la plage gay. Qu’ai-je à perdre ? D’un pas résolu, je me dirige vers la zone interdite de Marco.

19 H 30

Dire que le bilan financier de la journée est positif serait exagéré. Je comprends mieux Marco, dans le sens où venir narguer avec des beignets 238 hommes tous au régime est quand même une provocation. Mais, après qu’ils m’ont renversé mon panier de chouchous sur la tête, on a bien sympathisé avec les gars. Surtout quand je leur ai promis de revenir le lendemain avec des barres protéinées. On a parlé épilation, disques de Mika, difficultés de marier les imprimés de l’été 2010. Jim et Colosse, un couple très sympa, m’ont même invitée à une soirée mousse ce soir. Il paraît qu’ils cherchent des lap danceuses au Marbella Club. Je revis.

Source https://www.elle.fr/Societe/Les-enquetes/J-ai-vendu-des-beignets-aux-naturistes-1274301

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