Dans quelques semaines, nous serons nombreuses à nous prélasser à la plage. Pour beaucoup, cette période de l'année rime avec l'inamovible « complexe du maillot ». Vais-je montrer mon ventre ou le couvrir d'un une-pièce ? Dois-je me soumettre à un énième régime pré-maillot ? Aurai-je le courage de m'affranchir du regard des autres, et du mien ? Puis-je me dire féministe et montrer mes seins à la plage ? Autant de questions a priori futiles, mais révélatrices d'une chose : les maillots de bain que l'on porte sont le reflet d'enjeux qui dépassent ce simple morceau de tissu. C'est tout cela que l'historienne Audrey Millet démontre dans son passionnant essai, sélectionné dans la liste du printemps du Prix Renaudot, « Les Dessous du maillot de bain. Une autre histoire du corps » (éd. Les Pérégrines). « Cette minuscule pièce du dressing estival n'est plus un parent pauvre de la recherche. Le maillot de bain témoigne de la manière dont la peau a été rendue publique. Il dit aussi comment le corps féminin est apprécié et déprécié », explique l'autrice. Selon elle, « l'histoire du maillot de bain permet de faire un troublant parallèle avec l'histoire politique puisque la baignade est indicatrice d'une ségrégation genrée. Elle témoigne d'un éventail de conditions de domination, de l'infériorité féminine, de la peur de la confusion des sexes, des renoncements à l'érotisation corporelle, de l'essor du sport et des revendications féministes. On perçoit aussi dans cette pièce de tissu une histoire des peurs masculines, de la frustration, et un emblème de la féminité. Ses découpes sont parfois le signe de fractures sociales, économiques et politiques. » En quoi le Bikini fut-il une révolution ? Faut-il voir dans le topless une libération ou une régression ? Quelles normes les différents maillots ont-ils imposées au corps des femmes à travers les époques ? Éléments de réponse avec les archives de ELLE, que l'historienne a accepté de commenter pour mieux nous éclairer.

 

ui correspond à un moment d'empowerment féminin. Les femmes sont parties à la conquête du marché du travail, gagnent de mieux en mieux leur vie. La puissance féminine est valorisée. C'est l'époque des superwomen. Ce culte de la performance s'étend au corps, qui doit être musclé. Cette période marque l'avènement des salles de sport et de l'industrie du fitness. Sur ces couvertures de ELLE, on voit bien que les mannequins, très grandes et charpentées, font de la corde à sauter, de la planche à voile. Elles bougent, s'activent. Le corps est en mouvement, sous contrôle. L'ennemi, c'est le relâchement. Fini les corps lascifs, il faut un corps tonique qui tient debout. Et le une-pièce, est, à ce titre, bien plus pratique que le deux-pièces, il fait même penser à un justaucorps de gymnastique. »

Sea, sex and sun        

« En parallèle, on assiste à l'hyper-sexualisation des corps féminins. La nudité des femmes s'affiche partout et sert à vendre tout et n'importe quoi. On voit bien aussi qu'il y a deux poids, deux mesures, puisque le corps des hommes ne se dénude pas du tout de la même manière. La mode du topless, elle, arrive des plages de Los Angeles, ville qui a fait sa réputation sur le culte du corps parfait. Avec le topless vient aussi l'idée d'une forme de naturisme, d'une recherche de liberté, mais, en réalité, il n'est acceptable que pour des seins hauts et fermes. La tendance à l'hypersexualisation pose évidemment la question de la perfection corporelle et de l'ultra-normation des corps. Même chose avec l'échancrure des culottes. L'épilation devient primordiale et quasiment intégrale, en écho, sans doute, avec l'esthétique porno, en pleine explosion. »

Années 1990 

Les hyper femmes   

E2370 - 10.06.1991 - © EDDY KOHLI - (NICKY TAYLOR - MARQUES HUIT, CREATION PATRICK LAVOIX POUR LANVIN, CHARVET, MAQUILLAGE ANDREA PAOLETTI POUR ORL...

©Eddy Kohli        

« Durant la décennie suivante, le corps féminin retrouve ses formes voluptueuses. Le maillot de bain réconcilie la femme puissante avec sa féminité. Les différences entre masculin et féminin sont valorisées, et les femmes font de leurs formes un atout. Tout est désormais possible : deux-pièces échancrés, rayures et fleurs, couleurs chatoyantes, string ou tanga. Les modes brésiliennes s'invitent sur les plages, tandis que le topless se fait de plus en plus rare pour des raisons médicales aujourd'hui évidentes. On se prélasse au soleil, mais on se protège des rayons UV avec une crème adéquate. »

Années 2000 

Un tout petit trikini           

« D'abord porté par Paris Hilton, ce maillot épouse le corps anatomique fait de muscles et d'os, mis en valeur grâce à des découpes. Il peut montrer le maximum de chair, mais est censé rester suggestif. Il dévoile une hanche, une épaule ou un morceau de ventre par un jeu de cache anatomique. Aujourd'hui, le trikini fait partie intégrante de la culture du corps parfait dévoilé sur les réseaux sociaux. Mais cette hyper-réalité qui se revendique comme une recherche d'authenticité est bien souvent celle de la chirurgie esthétique plus ou moins invasive. Le trikini a l'aura du ''faux corps''. »

Années 2012 

L'avènement du body positive           

« Il y a désormais des maillots pour tout le monde : pour les poitrines fines, les poitrines plus grosses, il y a des décolletés plongeants, des culottes hautes qui camouflent ou soulignent les fesses, des une-pièce qui cachent le ventre. C'est une époque un peu moins excluante à la plage. Cela résulte-t-il d'une prise de conscience des industriels ? Pas sûr. En tout cas, ils ont sûrement compris qu'il y avait différents corps à habiller. Et l'aspect morphologique est devenu primordial dans la conception des collections de maillots. »