6 février 2023

2023-01-20 article du monde Dans la danse, le nu émancipateur


gilles
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Dans la danse, le nu émancipateur
Plusieurs spectacles à l’affiche actuellement utilisent la nudité pour montrer un corps conquérant

VENDREDI 20 JANVIER 2023 CULTURE | 17

 
Dans la danse, le nu émancipateur
Plusieurs spectacles à l’affiche actuellement utilisent la nudité pour montrer un corps conquérant
ENQUÊTE La nuit. Un feu. Des miroitements
de peau dans le
noir. Deux corps apparaissent
par fragments.
Seins, dos, jambes s’imbriquent
dans un puzzle qui échappe à
toute anatomie repérée. L’une des
créatures semble inanimée, ballottée
comme un pantin, puis se
réveille pour porter l’autre, entièrement
nue, sur son épaule. Leur
étreinte longue, lente et sans
cesse reconduite devient voyage
sensoriel, charnel, fusion ardente.
Cette échappée intime paradoxalement
spectaculaire s’intitule
Une nuit entière. Conçue et dansée
par Anna Gaïotti et Tatiana Julien,
présentée le 10 décembre
2022 à l’Espace Cardin, à Paris,
au coeur d’un cercle de spectateurs
assis au plus près des interprètes,
elle entend montrer une
expérience profonde et crue.
« Nous explorons l’humain et la féminité
en prenant soin de nous,
expliquent les danseuses et chorégraphes.
La nudité ici va de soi
pour se rapprocher de l’animalité,
de la nature en travaillant aussi
sur le consentement. » Envoûtant,
ce duo « où nous nous logeons
l’une dans l’autre et même accouchons
l’une de l’autre », disentelles,
se veut « un acte émancipateur
», en particulier pour le public,
« qui voit des corps bruts dans
un contexte d’injonctions physiques
éloignées de la réalité ».
Ce point de vue féministe « non
violent », selon les autrices, qui
ouvrent le 23 janvier le Festival
Amiens EuropeFeminist
Futures,
à la Maison de la culture
d’Amiens, colore l’offensive de nudité,
majoritairement portée par
des artistes femmes, que l’on observe
depuis un an. « Il s’agit de
conjuguer militantisme et tendresse,
précise Marinette Dozeville,
dont le spectacle Amazones
est donné actuellement en tournée.
Totalement à poil et en
pleine lumière, sept femmes
soufflent un vent joyeux et frondeur
sur la mythologie grecque.
« Je recherche un corps sans entrave,
sans artifice, guidé par la liberté
et le plaisir », poursuit la chorégraphe.
Avec en bandoulière le
livre Les Guérillères (1969), de la
philosophe Monique Wittig, elle
rappelle que « l’autonomie des
amazones était insupportable
pour un modèle de société au fonctionnement
patriarcal, comme le
sont certaines initiatives féministes
contemporaines ». Elle insiste
sur le fait que, « sans aller dans
l’hypersexualisation
qui continue
d’instrumentaliser les femmes, selon
[elle], [elles] affirm[ent leur]
énergie sexuelle ».
« Vengeance conceptuelle »
Que le nu investisse les plateaux
n’a rien de nouveau, tant l’histoire
de la danse et de l’art en est habillé.
Alors que dans les années
2000 il campe dans un registre
plastique ou conceptuel avec Jérôme
Bel et Boris Charmatz, il impulse
aujourd’hui, dans l’élan
#metoo, de nouveaux récits et enjeux
revendicateurs. « Il y a une
émancipation et un engagement
qui passent par le fait de dénuder la
femme sur scène en montrant un
corps toutpuissant,
notamment
dans sa dimension sexuelle, confirme
le sociologue PierreEmmanuel
Sorignet. Il souligne que certaines
créations, « qui regroupent
souvent uniquement des danseuses
», portent parfois « une vision
de la société où les relations restent
finalement articulées autour de
schémas de domination ».
En mode ludique et ironique,
Fuck Me, de l’Argentine Marina
Otero, qui était à l’affiche le 3 novembre
2022 aux Abbesses, à Paris,
s’amuse de cet empowerment
en renversant la vapeur. Otero se
dresse seule au milieu de cinq
hommes nus, objets charmants
d’un show qui flirte par touches
avec celui des Chippendales de retour
dans la série Welcome to
Chippendales, sur Disney +. « J’ai
voulu inverser les rôles en montrant
la beauté de ces corps masculins
généralement hégémoniques,
assume Marina Otero. Je m’offre
un espace de rêve où j’ai du plaisir à
profiter de mecs soumis et bien
roulés. » Dominante ? Oui et non.
Elle a imaginé cette pièce alors
qu’elle était blessée et immobilisée
en projetant sur sa bande de
lascars son besoin criant de bouger.
« J’aime l’ambiguïté de ce jeu de
pouvoir et de manipulation », expliquetelle.
Tandis que l’un des
interprètes, Miguel Valdivieso, déclare
se sentir « paradoxalement
puissant et heureux de participer à
cette vengeance conceptuelle
d’une femme ».
La tendance autofiction innerve
différents spectacles. Alors que
Marina Otero inscrit sa quête dans
son projet Recordar para vivir (« se
souvenir pour vivre »), l’artiste
brésilienne Janaina Leite scanne,
elle aussi, sa trajectoire dans Stabat
Mater. Pour cette conférenceperformance
passionnante, qui
louvoie entre psychanalyse, théâtre
et danse, avec entre les lignes la
dénonciation d’un viol, elle vaque
tranquillement cul nu. « Le sexe
sur scène est tabou pour nous
aujourd’hui, Brésiliens », ditelle.
En particulier, pour questionner,
entourée par sa mère et un acteur
porno, la virginité de la Vierge Marie
ainsi que les rapports complexes
entre sexualité et maternité.
« Comment accoucheton
sans
sexe, ni vagin ?, s’interrogetelle.
Pourquoi les images constitutives
du féminin oscillentelles
entre attraction
et répulsion ? désir et violence
? » C’est à la suite d’un atelier
de recherche sur le thème du « féminin
abject », dans la lignée des
écrits de Julia Kristeva, que Janaina
Leite s’est lancée dans cette
enquête palpitante aux « vertus libératrices
» qui « a ouvert des espaces
de réflexion, permis de mesurer
[ses] préjugés sur la pornographie
mais sans trouver de solutions à
[ses] contradictions ». Qu’elle continue
d’explorer dans Camming
101 nuits.
« Un geste sensible »
A l’inverse de Janaina Leite, c’est
seins nus et en pantalon que les
six danseuses de Records, de Mathilde
Monnier, apparaissent. Ce
geste – rare auparavant mais très
présent actuellement – répond à
un constat. « On a pendant
des siècles contrôlé les seins des
femmes et la danse l’a fait aussi
comme toute bonne discipline,
analysetelle.
Elle a oublié cette
partie du corps féminin en enlevant
ce qui est sexuel, alors qu’elle
a largement mis en scène les torses
masculins aux pectoraux gonflés,
symboles de virilité et de puissance.
» Elle revendique, avec Records,
« un acte de réhabilitation ».
« Ces seins sont les miens, celui
d’un corps au travail, qui n’est pas
montré sous l’angle de l’érotisme
mais de la liberté. »
Sur scène, en répétition et en
studio, la nudité entraîne des précautions.
Tous les artistes évoquent
« le consentement, la confiance,
l’autodétermination… »
dans le contrat de travail. Si Marinette
Dozeville n’a pas hésité à rejoindre
nue son escouade d’amazones
au sein d’un « processus
progressif de déshabillage »,
d’autres optent pour des protocoles
plus stricts. Olivier Dubois,
dont la pièce Tragédie (2012),
somptueuse marée humaine, fait
l’objet d’une reprise avec neuf
nouveaux interprètes, hommes
et femmes nus comme la main,
sur les dixhuit
du spectacle, cadre
l’emploi du temps. « J’indique
aux danseurs que tel jour, à telle
heure, on répétera nu, précisetil.
On bloque les accès, occulte les fenêtres…
C’est important pour que
chacun se mette en condition
et génère ses propres mécanismes
de protection. » En tournée, il informe
les équipes des théâtres,
des techniciens aux pompiers,
sur le sujet.
Celui qui « a souvent été mis à
poil » lorsqu’il était interprète
« chez Jan Fabre notamment » sait
que danser nu « n’est jamais simple,
ni banal ». « Et c’est pour ça
qu’il sait nous accompagner, confie
Karine Girard, à l’affiche dans
Tragédie depuis 2012. Ce n’est pas
évident tous les jours, mais j’avais
envie de cette expérience. » En répétition,
du moins au début, elle
se souvient qu’elle se demandait
où poser son regard, ses mains,
comment respecter le corps des
autres. Quant au magma charnel
au coeur du spectacle, elle en découvre
encore les paysages après
cent cinquante représentations.
« Là, c’est la technique que cela
exige qui fait oublier la nudité. »
L’affichage et la réception par le
public de ces pièces soulèvent
des discussions. Selon les théâtres
et le contexte, les programmateurs
pèsent et soupèsent les
dossiers. A la Briqueterie, à VitrysurSeine
(ValdeMarne),
Sandra
Neuveut a ouvert, en février
2022, un débat avec des adolescents
après une séquence dénudée
dans All Over Nymphéas,
d’Emmanuel Eggermont, qui en
avait perturbé certains. « Nous
avons dialogué avec les jeunes et
une danseuse et tout s’est vite
apaisé, racontetelle.
Je veille depuis
à préciser sur le site Internet,
en accord avec les compagnies, si
les spectacles comportent de la
nudité. Nous ne sommes pas le
Théâtre de la Ville ou le Centre
Pompidou. Selon les constructions
culturelles de chacun, le nu,
qui est un geste sensible, s’appréhende
différemment. » Inenvisageable
néanmoins de « se brider
» : Legacy, de Nadia Beugré, et
Insectum in… Vitry, de Silvia Gribaudi,
partiellement nus, sont
annoncés cette saison.
La question de la censure et de
l’autocensure circule parmi les
chorégraphes. Gaëlle Bourges,
dont les pièces depuis 2009 revisitent
d’un oeil finement critique
les représentations des nus féminins,
entre autres, dans l’histoire
de l’art, s’inquiète. « On relie trop
dans notre société la nudité à la
sexualité et à la honte. J’ai la sensation
depuis quelque temps que
l’étau se resserre sur nous et nos recherches.
Nous devons continuer à
exercer notre droit de mettre en
scène des corps nus et ne pas courber
l’échine. » p
rosita boisseau
Une nuit entière, d’Anna Gaïotti
et Tatiana Julien. Les 23 et
24 janvier à Amiens ; le 18 mars
à Marseille ; le 23 mars à Rezé
(LoireAtlantique).
Amazones, de Marinette
Dozeville. Le 19 mars à Mons
(Belgique) ; le 25 mars à
Marseille.
Stabat Mater, de Janaina Leite.
Les 2 et 3 février à Liège
(Belgique).
Records, de Mathilde Monnier.
Le 28 février à Orléans ;
les 24 et 25 mai à Bordeaux.
Tragédie, d’Olivier Dubois.
Le 16 mars à Bezons (Vald’Oise)
;
le 28 mars à Orléans ; du 15 au
17 mai à Paris.
La Bande à Laura, de Gaëlle
Bourges. Le 24 janvier à
Villeurbanne (Rhône) ; du 1er au
3 février à Chambéry (Savoie) ; du
9 au 11 février à CergyPontoise
;
le 26 février à Lens (PasdeCalais).
« Records », de Mathilde Monnier, à Montpellier, le 5 octobre 2021. MARC COUDRAIS
« J’indique aux
danseurs que tel
jour, à telle heure,
on répétera nu.
On bloque les
accès, occulte
les fenêtres… »
OLIVIER DUBOIS
chorégraphe
« On relie trop
dans notre
société la nudité
à la sexualité et à
la honte »
GAËLLE BOURGES
chorégraphe

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